Bernard de Clairvaux
J’admire l’audace de tous ceux qui, ne tirant guère de leurs propres vignes que des épines et des ronces, n’hésitent pas pour autant à s’occuper des vignes du Seigneur. Ce sont des voleurs bien plus que des gardiens ou des vignerons. Voilà pour eux!
Mais malheur à moi, si ma vigne est en péril. Et elle l’est plus que jamais, depuis que je m’occupe de plusieurs autres vignes, et que forcément je donne à la mienne des soins moins attentifs. Je ne prends le temps ni de l’enclore de haies, ni d’y bâtir un pressoir. Sa clôture s’est effondrée, et tous les passants viennent y grappiller. Elle est exposée à la tristesse, accessible à la colère et à l’impatience. Des servitudes impérieuses la ravagent, comme autant de petits renards voraces; elle est envahie de craintes, de soupçons, de préoccupations. Je n’ai ni la force de m’en défendre, ni le pouvoir de m’y soustraire, et pas un instant pour prier.
Quelles larmes, donc, pourraient irriguer ma vigne condamnée à la stérilité? Tous ses pampres, faute d’eau, se sont desséchés et dépérissent sans porter de fruit. Doux Jésus! que les fascines de ces sarments se consument sous Tes yeux, au feu de mon coeur contrit, dans le sacrifice que je T’offre chaque jour! Veuille agréer l’offrande de mon âme affligée et ne pas dédaigner un coeur humilié.
Pour être digne d’être mis à garder les vignes, il convient ainsi de prouver que le souci de sa propre vigne ne nuit en rien aux soins vigilants que réclament celles qui vous sont confiées.
Bernard de Clairvaux, Sur le Cantique des Cantiques, dans: Oeuvres mystiques (Seuil, 1951)
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