François Mauriac
O lumière que nous aimons et qui nous aime, tu brûles dans les ténèbres: le mystère chrétien, c’est la nuit qui rend plus évidente la lumière; et c’est la lumière qui pénètre la nuit et qui, sans la détruire, l’embrase. Trois nocturnes manifestent la vie chrétienne dans sa profondeur: d’abord cette nuit que je viens de méditer durant laquelle, furtivement, Nicodème, le bon pharisien, vient en grand secret écouter le Seigneur, encore vivant et militant, et comme pressé de finir et qui hâtivement jette le feu sur la terre.
L’autre nuit, c’est celle de Gethsémani où la lumière venue en ce monde n’est plus qu’un Juif misérable, abandonné même de ses amis, même de son Père; et les seules flammes qui brûlent dans cette nuit glacée de printemps, ce sont les torches de la cohorte. Nuit de l’agonie qui durera jusqu’à la fin du monde; nuit que les vrais amis du Seigneur ont toujours préférée.
Pour la troisième nuit, elle fut d’abord un crépuscule sur une route déserte qui va de Jérusalem à Emmaüs, C’est celle qui plaît à ma faiblesse, à la peur que j’ai de la mort. Et à mesure que l’ombre s’épaissit autour des trois hommes qui marchent sur cette route, ce qui brûle dans la nuit commençante, c’est le coeur brûlant du disciple appelé Cléophas et celui de son compagnon. Est-ce que notre âme n’était pas ardente en tous tandis qu’il nous expliquait les Ecritures? (Lc 24,32) Ils poussent la porte, ils entrent dans la maison qui est peut-être une auberge. Peut-être la chambre où ils pénètrent n’est-elle éclairée que par la flamme du foyer. Mais moi, je sais d’où la lumière jaillit: de ce pain rompu, de ce morceau de pain qu’Il leur donne à manger de Ses mains saintes et vénérables, mains de condamné à mort où la trace des clous est encore visible: Et ils le reconnurent à la fraction du pain (Lc 24,31).
Moi aussi j’ai compris à la fraction du pain que tout était vrai. Le mystère le plus impénétrable, le plus fou, nous en sommes tous témoins, nous qui avons gardé la foi; c’est sa folie qui nous aura aidés à croire tout le reste. L’Eucharistie interrompt en nous les objections, les refus, les murmures de la raison qui se cabre. Tout cède à ce silence au-dedans de nous jusqu’à ce qu’il ne nous reste plus qu’à soupirer comme Thomas appelé Didyme: Dominus meus et Deus meus (Mon Seigneur, et mon Dieu – Jn 20,28).
François Mauriac, Ce que je crois / extraits, dans: Oeuvres autobiographiques (Bibliothèque de la Pléiade/Gallimard, 1990)
image: Icône des disciples d’Emmaüs (cesareburgazzi.it)