Colette
Ce qui viendra viendra, et voilà tout… Approuvez-moi d’aimer les jours simples et ne me forcez pas, sous couleur de prévoyance, de goûter à la fois cette année-ci et la suivante…
Vois, arrête-toi, cet instant est si beau! Y a-t-il ailleurs, dans toute ta vie qui se précipite, un soleil aussi blond, un lilas aussi bleu à force d’être mauve, un livre aussi passionnant, un fruit aussi ruisselant de parfums sucrés, un lit aussi frais de draps rudes et blancs? Reverras-tu plus belle la forme de ces collines? Combien de temps seras-tu encore cette enfant ivre de sa seule vie, du seul battement de ses heureuses artères? Tout est si frais en toi que tu ne songes pas que tu as des dents, des yeux, une bouche douce et périssable. Où ressentiras-tu la première piqûre, la première déchéance?…
Oh! souhaite d’arrêter le temps, souhaite de demeurer encore un peu pareille à toi-même: ne grandis pas, ne pense pas, ne souffre pas! Souhaite cela si fort qu’un Dieu, quelque part, s’en émeuve et t’exauce!…
Colette, La retraite sentimentale (coll. Folio/Gallimard, 1972)